À l'écoute des oiseaux et du paysage sonore
Cet atelier d'écoacoustique participative invite les participant·es à mener une enquête sensible et instrumentée sur le paysage sonore et les oiseaux présents dans l'environnement.
Qu'est-ce qu'un paysage sonore ?
Le paysage sonore (soundscape) est l'ensemble des sons présents dans un lieu à un moment donné. Comme un paysage visuel composé de couleurs et de formes, il rassemble des sons de différentes natures, classés en trois grandes catégories :
Les manifestations sonores des êtres vivants non-humains (chants d'oiseaux, coassements d'amphibiens, stridulations d'insectes, mammifères).
Les sons de la nature non vivante, liés aux éléments naturels et à la météo (souffle du vent, clapotis de la pluie, grondement des rivières).
L'ensemble des bruits produits par l'activité humaine et le développement des infrastructures (paroles, moteurs, machines, circulation).
Pourquoi étudier les paysages sonores ? (Cliquez pour déplier)
Le paysage sonore comme indicateur écologique
L'analyse des indices acoustiques permet de mesurer l'état de santé d'un écosystème de manière non invasive. Les chercheurs étudient ces environnements pour quantifier la biodiversité, suivre l'évolution de l'activité animale ou évaluer l'impact négatif de la pollution sonore sur la faune sauvage.
Les enjeux de la pollution sonore
Si les effets de la pollution sonore sur la santé humaine sont bien connus (perturbation du sommeil, stress...), son impact écologique est souvent sous-estimé. Or le bruit généré par les infrastructures humaines (transports, industries) a un véritable effet sur la faune sauvage, que ce soit en milieu terrestre ou en milieu aquatique. Le bruit anthropique tend à masquer les signaux de communication essentiels des animaux.
Pour faire face à cette pression et survivre en milieu anthropisé, de nombreuses espèces doivent adapter l'amplitude, la durée ou la fréquence de leurs vocalisations. C'est le cas par exemple de la mésange bleue, qui chante plus fort pour surmonter le vrombissement urbain. Cet effort constant perturbe leur équilibre énergétique et leurs chances de reproduction. Le bioacousticien Bernie Krause a notamment documenté la disparition progressive de ces structures symphoniques naturelles sous l'effet du développement des infrastructures.
Le décibel (dB) sert à quantifier le niveau de pression acoustique. L'échelle étant logarithmique, une petite variation en dB traduit un changement d'énergie considérable : +10 dB correspond à un son 10 fois plus puissant en énergie, bien que perçu environ 2 fois plus fort par notre oreille.
Les bienfaits des sons de la nature (Cliquez pour déplier)
Alors que la pollution sonore affecte tant la santé humaine que la biodiversité, l'écoute de la nature exerce une action thérapeutique avérée sur notre organisme. Une vaste synthèse scientifique menée par la chercheuse Rachel T. Buxton (Colorado State University) et son équipe en 2021 a démontré que l'exposition aux sons naturels (chants d'oiseaux, bruits d'eau) engendre des bénéfices de santé considérables : baisse du stress, diminution du taux de cortisol, réduction de la fréquence cardiaque et amélioration nette des performances cognitives.
L'étude souligne ainsi que la préservation des paysages sonores sauvages dans les parcs nationaux relève autant de la protection de la biodiversité que d'un enjeu majeur de santé publique.
Les objectifs pédagogiques de l'atelier
Cet atelier a pour objectifs de permettre aux participants de :
- Se familiariser avec le nom des espèces d'oiseaux présents dans l'environnement.
- Adopter une démarche d'investigation sur le milieu (ex : où peut-on entendre les oiseaux ? À quelle heure ? Dans quel environnement sonore ?).
- Mesurer le niveau de bruit ambiant.
- Conscientiser la place des bruits humains dans l'environnement.
- Se questionner sur l'impact du bruit sur la faune.
Les outils de terrain
Le sonomètre portatif FizziQ
FizziQ est une application qui transforme le smartphone en un véritable laboratoire de mesure. Dans le cadre de cet atelier, nous l'utilisons pour mesurer le niveau sonore en temps réel (décibels). Elle peut aussi servir à géolocaliser son parcours grâce au GPS.
Une application pour la reconnaissance des chants
Il existe beaucoup d'applications permettant d'identifier les oiseaux par le chant. Dans le cadre de cet atelier, nous avons utilisé Merlin Bird ID, une application gratuite développée par le Cornell Lab of Ornithology pour identifier les oiseaux à partir de leur chant ou de leur apparence.
Comment ça marche ? Lorsque la fonction « Sound ID » est activée, l'application capte les vocalisations des oiseaux enregistrées via le micro du téléphone. L'algorithme de traitement convertit alors le signal en image (le spectrogramme), puis applique une reconnaissance d'image grâce à un réseau de neurones entraîné sur des millions de fichiers audio de référence. Vous pouvez bien sûr utiliser une autre application si vous le souhaitez (BirdNET, BirdWeather, etc.).
Lire un sonogramme (Cliquez pour déplier)
L'application Merlin convertit le signal audio en une image appelée sonogramme . Sur cette image, des motifs défilent en temps réel. C'est la trace des sons entendus. Les oiseaux émettent des cris et des chants caractéristiques selon leur espèce. Ainsi, en comparant le signal audio capté en temps réel à une base de données de référence, l'application est capable de donner le nom de l'espèce de l'oiseau entendu avec une certaine marge de confiance. Bien sûr, une erreur est toujours possible, aussi est-il préférable de vérifier visuellement quand on le peut.
Les deux axes : temps et fréquence
Un sonogramme a deux dimensions : le temps qui défile horizontalement, la fréquence (du grave en bas à l'aigu en haut) sur la verticale.
L'intensité du son : le contraste noir et blanc
Plus une trace est noire et foncée, plus le son est puissant à ce moment précis sur cette fréquence.
Anatomie d'un chant
Quelques termes utiles pour décrire ce qu'on observe sur un sonogramme :
Outil optionnel : la parabole directionnelle
Pour les ateliers, nous avons décidé d'ajouter au dispositif instrumenté la parabole directionnelle BirdMic. Une parabole directionnelle est un dispositif qui concentre et amplifie les ondes acoustiques venant d'une direction précise.
Comment ça marche ?
- Le principe du miroir : La grande coupole en forme de parabole agit comme un réflecteur ou miroir acoustique. Elle renvoie toutes les ondes incidentes de son axe vers un point focal central : le micro placé au foyer de la parabole.
- Résultat : Les signaux provenant de la cible visée sont fortement amplifiés tandis que les bruits parasites latéraux et arrières sont atténués. Branchée au smartphone, elle offre à l'application Merlin un signal moins bruité qui optimise l'identification en direct.
La parabole BirdMic permet en plus de brancher un casque et de percevoir les sons de façon amplifiée. Ce dispositif est très utilisé par les preneurs de sons (les audio-naturalistes) pour repérer plus facilement les chants d'oiseaux mais aussi pour améliorer la qualité de leur enregistrement.
Comment utiliser la parabole sur le terrain ?
- Connectez le micro directionnel au port ou à l'adaptateur du smartphone.
- Ouvrez l'application Merlin.
- Lancez Sound ID.
- Allumez la parabole (lorsque la connexion fonctionne, vous verrez que le spectrogramme devient moins bruité. Il faut parfois faire plusieurs essais).
Avant l'atelier
- Choisissez un site pour l'exploration — si vous êtes en pleine ville, privilégiez un lieu avec des arbres et des bosquets.
- Faites si possible un test des outils avant la séance.
- Pensez à prévenir les participants que leurs téléphones devront être bien chargés le jour de l'atelier.
- Si vous utilisez des paraboles : chargez les batteries au moins 1 h avant l'exploration.
- Préparez une brève mise en contexte.
- Imprimez les fiches d'observation (1 par groupe d'exploration suffit).
Fiches pédagogiques (PDF à télécharger)
Déroulement de l'atelier
1. Lancement de l'atelier (30 min. environ)
- Mise en contexte théorique et présentation des notions de soundscape.
- Constitution des groupes d'exploration : Formez des sous-groupes (3 à 5 personnes idéalement).
- Préparation du matériel : Demandez aux participants d'installer les applications (Fizziq et Merlin) sur leur téléphone (minimum 2 téléphones par équipe). Si vous utilisez les paraboles, distribuez-en une par groupe.
- Distribution des fiches d'observation papier.
2. Exploration sur le terrain (30-45 min)
Mise en attention : Proposez une écoute silencieuse à oreilles nues pendant quelques minutes. Cet exercice introduit naturellement les notions de biophonie, géophonie et anthrophonie.
Enquête instrumentée : Chaque groupe explore la zone en autonomie. La consigne est simple : faire silence, mesurer les décibels avec Fizziq, lancer Merlin Sound ID pour identifier les espèces, et consigner l'ensemble sur la fiche d'observation.
Idée d'activité : réaliser une soundmap collective
- Définir la zone d'étude : Divisez le terrain d'exploration en plusieurs secteurs distincts pour y établir des points d'écoute fixes.
- Prendre les mesures : À chaque station, restez immobile : utilisez Fizziq pour capter le niveau sonore (dB), lancez Merlin pour répertorier les oiseaux présents, et notez l'heure ainsi que la météo.
- Analyser : Prenez le temps d'étudier le profil de chaque point (dominance des bruits, niveau moyen) et consignez votre ressenti qualitatif.
- Cartographier : Pour conclure, positionnez vos relevés sur une carte géographique en attribuant des icônes thématiques à chaque type de son rencontré.
Pour d'autres idées d'activités sur le terrain, vous pouvez consulter la fiche du Réseau IDée : L'écoute de la nature : 7 activités pour tendre l'oreille.
3. Retours réflexifs (15 min environ)
Ce temps de clôture invite les participant·es à mettre des mots sur leur expérience et à interroger leur rapport au vivant. L'objectif n'est pas d'évaluer des connaissances, mais de faire émerger des ressentis : il n'y a pas de « bonne » réponse. Voici plusieurs activités, de la plus simple à la plus engageante — à piocher selon le temps disponible.
Partager à l'oral
Le tour de cercle des ressentis. En cercle, chacun·e partage en un mot ou une phrase ce qu'il a ressenti pendant l'écoute. Pour amorcer, proposez une phrase à compléter : « Avant, je n'avais jamais remarqué que… » ou « Le son qui m'a le plus surpris·e, c'est… ». Rapide, inclusif, sans matériel.
Le débat mouvant. Énoncez une affirmation : les participant·es se déplacent d'un côté de l'espace s'ils sont d'accord, de l'autre s'ils ne le sont pas. Après chaque déplacement, deux ou trois personnes justifient leur position. Quelques affirmations pour nourrir la réflexion :
- « On entend mieux les oiseaux qu'on ne les voit. »
- « Le bruit humain a sa place dans la nature. »
- « Les oiseaux s'adaptent très bien à la ville. »
- « Protéger le silence, c'est protéger la biodiversité. »
Comparer deux lieux. Si l'exploration a couvert plusieurs points d'écoute, comparez leurs profils sonores : où entendait-on le plus d'oiseaux ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui les fait fuir ou rester ? La discussion glisse naturellement vers les notions d'habitat, de pollution sonore et d'aménagement.
Garder une trace écrite
La carte sensible collective. Chaque participant·e écrit deux ou trois mots décrivant son expérience (émotions, surprises, sons identifiés). On regroupe l'ensemble sur une grande feuille ou au tableau pour faire émerger un paysage sonore vécu, partagé par le groupe.
Le journal d'écoute. Un court écrit individuel, à partir d'amorces de phrases :
- « Aujourd'hui, j'ai entendu… »
- « Ce qui m'a le plus étonné·e, c'est… »
- « Ça m'a fait penser que… »
- « La prochaine fois que je serai dehors, je… »
L'écrit personnel laisse une trace durable et favorise une réflexion plus intime que l'oral en groupe.
Changer de perspective
La question « et si… ». Une invitation à se décentrer vers le point de vue du vivant non-humain : « Si tu étais un merle vivant ici, qu'est-ce qui te dérangerait ? De quoi aurais-tu besoin ? ». À l'oral ou en quelques lignes, cette activité travaille le changement de regard sur les relations entre humains et non-humains.
Reclasser les sons entendus. En petits groupes, reclassez les sons de l'exploration dans les trois catégories vues en début d'atelier (biophonie, géophonie, anthrophonie), puis discutez : quelle catégorie dominait ? Était-ce attendu ? Qu'est-ce que cela révèle de la place de l'humain dans ce paysage sonore ?
L'engagement individuel. Pour clore sur une note positive et tournée vers l'action, sans culpabiliser : chacun·e peut aussi formuler un petit geste concret et réaliste : « je vais retourner écouter ce parc », « je vais repérer les oiseaux près de chez moi », etc.
Veillez à maintenir un cadre bienveillant où le ressenti prime sur la performance. Si vous souhaitez conserver une trace exploitable de la séance, le journal d'écoute et la carte sensible collective se prêtent particulièrement bien à une analyse a posteriori.
Pour aller plus loin
Approfondir l'analyse des signaux sonores
Pour prolonger l'atelier, l'outil FizziQ Web — Analyse audio permet de visualiser un son directement dans le navigateur, sans rien installer. On peut y charger un enregistrement (par exemple un chant d'oiseau capté sur le terrain) et l'explorer selon plusieurs représentations : amplitude, niveau sonore, fréquence fondamentale, spectre de fréquences et spectrogramme. Les observations peuvent être consignées dans un cahier d'expériences intégré, puis rassemblées dans un rapport — utile pour comparer les chants de plusieurs espèces ou pour mettre en évidence la signature acoustique d'un oiseau.