Rendre la chaleur visible : explorer les microclimats à la caméra thermique

Cet atelier de thermographie infrarouge invite les participant·es à observer, avec une caméra thermique connectée au smartphone, les échanges de chaleur invisibles entre bâtiments, végétation, eau et corps vivants — et à percevoir leur environnement proche comme un système thermique en interaction.

Pourquoi s'intéresser à la chaleur ?

Avant d'être une grandeur physique, la chaleur est quelque chose que l'on ressent : on cherche l'ombre d'un arbre en été, la fraîcheur d'un parc ou d'un point d'eau, on fuit un parking brûlant à midi — et l'hiver, on apprécie la tiédeur d'un mur au soleil ou d'une pièce bien isolée. Ce confort thermique du quotidien dépend étroitement de notre environnement proche, et notamment de la présence du vivant.

La nature rend en effet un service de régulation : la végétation et l'eau tempèrent l'air ambiant. Un arbre rafraîchit à la fois en faisant de l'ombre et par évapotranspiration — en évaporant de l'eau, il absorbe de la chaleur, comme une climatisation naturelle. À l'inverse, les surfaces minérales (béton, bitume, pierre) stockent la chaleur le jour et la restituent la nuit. C'est l'un des nombreux services écosystémiques que nous rendent les milieux naturels, souvent invisibles tant qu'ils fonctionnent.

Confort thermique

La sensation de chaleur ou de fraîcheur que l'on éprouve dans un lieu. Elle ne dépend pas que de la température de l'air, mais aussi des surfaces qui nous entourent et de leur rayonnement.

Service de régulation

Le rôle tampon joué par la végétation et l'eau, qui rafraîchissent l'air par l'ombrage et l'évapotranspiration — un service écosystémique gratuit et précieux face à la chaleur.

La chaleur, été comme hiver

En été, les surfaces minérales piègent la chaleur (îlot de chaleur urbain) ; en hiver, les bâtiments mal isolés la laissent fuir. Deux faces d'un même enjeu : comment la chaleur circule dans nos environnements.

Ces échanges de chaleur sont au cœur de deux grands enjeux de société. En été, le phénomène d'îlot de chaleur urbain — où les matériaux minéraux et la densité du bâti piègent la chaleur — devient un enjeu de santé publique, à l'heure où les vagues de chaleur s'intensifient avec le changement climatique. En hiver, ce sont les déperditions de chaleur des bâtiments, et donc la question de l'isolation et de la sobriété énergétique, qui sont en jeu. Dans les deux cas, comprendre comment la chaleur circule entre bâti, sols, eau et végétation, c'est mieux saisir le rôle du vivant et la façon dont nous habitons nos lieux de vie.

Comment observer concrètement ces échanges de chaleur invisibles à l'oeil nu ?

C'est là qu'intervient la caméra thermique. Tout objet émet un rayonnement infrarouge d'autant plus intense qu'il est chaud ; la caméra capte ce rayonnement et le traduit en une image colorée où chaque teinte correspond à une température apparente. Elle rend ainsi visibles, sur le terrain, le mur qui restitue la chaleur du soleil, la fraîcheur d'un plan d'eau ou la signature thermique d'un être vivant.

Au-delà de l'apprentissage scientifique, observer la chaleur modifie le regard porté sur un lieu familier. En rendant visibles les échanges thermiques entre surfaces bâties et naturelles, la caméra aide à percevoir son environnement comme un écosystème dynamique plutôt que comme un décor inerte.

À petite échelle, un campus, une cour ou un parc forme une mosaïque thermique. Le béton et le bitume stockent et restituent la chaleur ; la végétation et l'eau, grâce à leur forte inertie et à l'évaporation, tempèrent leur environnement. Observer ces contrastes, c'est commencer à lire les microclimats et à comprendre, concrètement, ce que sont les îlots de chaleur urbains et le rôle rafraîchissant du vivant.

Les objectifs pédagogiques de l'atelier

Cet atelier articule deux familles d'objectifs, à la croisée des sciences humaines et de la physique.

Interactions humain–nature

  • Percevoir son environnement proche comme un écosystème thermique, où le bâti et le vivant interagissent.
  • Comprendre le rôle de la végétation et des plans d'eau dans la régulation du climat local.
  • Saisir la notion de confort thermique et ce qui le détermine.

Physique

  • Comprendre ce que mesure réellement une caméra thermique.
  • Identifier les principaux artéfacts de mesure (réflexion du ciel, angle de visée, température apparente ≠ réelle).
  • Interpréter les signatures thermiques de différentes surfaces : bâtiments, végétation, eau, sols.
  • Relier ces observations aux notions de microclimat, d'inertie thermique et d'îlot de chaleur.

La caméra thermique FLIR One

Pour cet atelier, nous utilisons des caméras infrarouges portables FLIR One qui se branchent directement sur le smartphone (selon les modèles, par port USB-C ou Lightning). Compactes, peu coûteuses et simples d'usage, elles permettent de concentrer l'attention sur l'observation plutôt que sur le réglage de l'instrument.

Le modèle utilisé combine un capteur thermique et une caméra visible : la technologie MSX superpose les contours de l'image visible sur l'image thermique, ce qui rend les motifs de chaleur plus faciles à situer. Caractéristiques de notre matériel : résolution thermique 80 × 60 pixels, sensibilité d'environ 0,1 °C, précision nominale ±3 °C, émissivité réglée sur 0,95 (valeur adaptée à la plupart des surfaces naturelles et mates).

L'application FLIR One

La caméra fonctionne avec l'application gratuite FLIR One, disponible sur l'App Store (iOS) et Google Play (Android). Une fois la caméra branchée, l'application affiche l'image thermique en direct et permet de capturer des photos, de relever la température apparente d'un point précis et de changer la palette de couleurs.

Comment utiliser la caméra sur le terrain ?

  1. Branchez la caméra FLIR One sur le port du smartphone (ou connectez-la selon le modèle).
  2. Ouvrez l'application FLIR One et attendez l'affichage de l'image en direct.
  3. Vérifiez que l'émissivité est réglée sur 0,95 dans les réglages.
  4. Visez une surface, observez l'image et utilisez le point de mesure pour relever sa température apparente.
  5. Variez l'angle et comparez : un changement de température apparente sans changement réel signale souvent un artéfact de réflexion.

Avant l'atelier

  • Choisissez un site présentant des surfaces thermiquement variées : bâtiments, sols minéraux, végétation, et si possible un plan d'eau. Une cour, un campus ou un parc bordé de bâti conviennent bien.
  • Les contrastes thermiques sont marqués par temps ensoleillé en été, mais aussi en hiver — un bâtiment chauffé se distingue alors nettement de l'air froid extérieur. L'atelier fonctionne donc dans les deux saisons.
  • Faites un test des caméras avant la séance.
  • Chargez les caméras et prévenez les participants que leurs téléphones devront être bien chargés.
  • Préparez une brève mise en contexte (qu'est-ce que l'infrarouge, que mesure la caméra).
  • Imprimez les fiches d'observation (1 par groupe d'exploration suffit).

Fiches pédagogiques (PDF à télécharger)

Pour guider l'enquête sans figer le raisonnement, on peut s'appuyer sur la démarche Prédire – Observer – Expliquer : avant de viser une surface, les participants notent leurs prédictions (« ce mur sera-t-il plus chaud que l'arbre voisin ? »), puis observent à la caméra, relèvent les températures apparentes, repèrent les éventuels artéfacts, et enfin confrontent leurs résultats à leurs hypothèses. Cette structure transforme chaque observation en petite expérience.

Déroulement de l'atelier

1. Introduction en salle (30 min environ)

  • Invitez les participants à formuler ce qu'ils pensent qu'une caméra thermique mesure, avant toute explication.
  • Présentez les principes : rayonnement infrarouge, émissivité, température de brillance, et les principaux artéfacts (réflexion du ciel, angle de visée).
  • Reliez ces notions à des exemples concrets (du bilan radiatif planétaire jusqu'aux contrastes du site que l'on s'apprête à explorer).
  • Constitution des groupes : formez des sous-groupes de 2 à 4 personnes, une caméra par groupe.
  • Distribuez les fiches d'observation et faites installer l'application FLIR One.

2. Exploration de terrain (60 min environ)

Mise en attention : avant de sortir la caméra, proposez d'observer le site à l'œil nu et de prédire où se trouveront les zones chaudes et froides.

Enquête instrumentée : chaque groupe explore le site et observe successivement quatre types de surfaces — bâtiments, zones végétalisées, plans d'eau et sols minéraux (parkings, bitume). Pour chacune : prédire, observer à la caméra, relever la température apparente, repérer les éventuels artéfacts, puis expliquer le contraste observé.

En hiver, l'observation se déplace volontiers vers le bâti : repérez les déperditions de chaleur d'une façade chauffée, les ponts thermiques autour des fenêtres, et le contraste saisissant entre un corps chaud et l'air froid.

Idée d'activité : la carte thermique du site

  1. Définir la zone d'étude : repérez plusieurs points d'observation représentatifs (un mur exposé, un arbre, l'eau, un sol minéral, une zone d'ombre).
  2. Prédire : à chaque point, le groupe note ses hypothèses sur la température relative avant de viser.
  3. Observer et relever : capturez une image thermique, notez la température apparente, l'exposition au soleil et les éventuels reflets.
  4. Cartographier : reportez les relevés sur un plan du site pour faire apparaître sa mosaïque thermique — et discuter des îlots de chaleur et des zones rafraîchies par le vivant.

3. Partage et retours réflexifs (20 min environ)

Ce temps de clôture permet de consolider les apprentissages et d'inviter chacun·e à mettre des mots sur son expérience. Comme pour tout retour réflexif, l'objectif n'est pas d'évaluer des connaissances mais de faire émerger observations, surprises et ressentis.

À l'œil nu et à la caméra thermique

Une même scène, vue normalement puis en thermographie. Passez la souris sur une image (ou touchez-la sur mobile) pour révéler sa version thermique : les arbres, plus frais, ressortent en sombre, tandis que les façades et les sols minéraux, qui stockent la chaleur, apparaissent en clair.

Immeubles et grands arbres, vue normale La même scène en thermographie : arbres frais en sombre, façades chaudes en clair thermique ⇄ visible
Des immeubles encadrant une rangée d'arbres : la végétation tempère nettement son environnement.
Immeuble entouré d'arbres, vue normale La même scène en thermographie : arbres en violet, façade chaude en jaune thermique ⇄ visible
Deux arbres frais encadrent une façade qui restitue la chaleur accumulée.
Immeuble, parking et arbres, vue normale La même scène en thermographie : sol et bâti chauds, arbres frais thermique ⇄ visible
Le sol minéral du parking et les bâtiments contrastent avec la fraîcheur des arbres.
Quartier traversé par une voie ferrée, vue normale La même scène en thermographie : surfaces minérales chaudes, végétation fraîche thermique ⇄ visible
À l'échelle d'un quartier, la mosaïque thermique révèle où la chaleur s'accumule.

Mettre en commun les observations

Le tour des découvertes. Chaque groupe présente une observation thermique marquante, une difficulté d'interprétation rencontrée et une question restée ouverte. C'est l'occasion de revenir aussi sur les artéfacts de mesure.

Le débat mouvant. Énoncez une affirmation : les participant·es se déplacent selon qu'ils sont d'accord ou non, puis quelques-un·es justifient. Quelques pistes :

  • « En ville, la végétation rafraîchit vraiment l'air autour d'elle. »
  • « Une surface qui paraît froide sur la caméra est forcément froide au toucher. »
  • « Le béton et les arbres jouent le même rôle dans la température d'un quartier. »
  • « Voir la chaleur change la façon dont je regarde mon environnement. »

Garder une trace

Le mot de la fin. Invitez chacun·e à décrire en un mot ou une courte phrase son état d'esprit à l'issue de l'atelier (« curieux·se », « surpris·e », « inspiré·e »…). Ces mots, rassemblés, dressent un paysage du ressenti collectif.

Changer de perspective

Le campus (ou le quartier) comme système thermique. Discutez collectivement : comment bâtiments, végétation, eau et corps interagissent-ils thermiquement ? Où sont les zones les plus inconfortables en cas de forte chaleur (ou les plus déperditives en hiver) ? Que changerait-on pour les améliorer ? Cette discussion relie l'observation locale aux enjeux d'adaptation au changement climatique et de sobriété énergétique.

Conseils

L'hiver et la végétation en dormance n'empêchent pas l'atelier : les contrastes entre bâti, eau et minéral restent très lisibles, et les déperditions des bâtiments chauffés sont alors particulièrement spectaculaires. Pensez aussi à ménager un moment de réflexion personnelle — la compréhension scientifique et le sentiment de connexion à l'environnement ne progressent pas automatiquement ensemble, et la dimension sensible mérite qu'on lui laisse une place explicite.

Concepts de physique (pour aller + loin)

Les concepts-clés (Cliquez pour déplier)
Rayonnement infrarouge

Tout corps dont la température dépasse le zéro absolu émet de la chaleur sous forme de rayonnement infrarouge (IR). La caméra mesure ce rayonnement, et non la température « au toucher ».

Température de brillance

La caméra mesure le flux de rayonnement IR émis par une surface, puis le convertit en température en supposant une surface idéale (corps noir parfait, ε = 1). La température ainsi obtenue est appelée température de brillance.

Sur les surfaces à émissivité élevée, elle est proche de la température réelle ; sur les matériaux à faible émissivité, elle s'en écarte fortement à cause du rayonnement réfléchi. C'est pourquoi on règle l'émissivité sur la caméra : pour corriger cet écart.

Émissivité

L'émissivité est l'aptitude d'une surface à émettre du rayonnement IR, exprimée entre 0 et 1. Les surfaces non métalliques (bois, végétation, eau, peinture) ont une émissivité élevée (≈ 0,9) : la caméra mesure alors une température proche de la température réelle. Les surfaces métalliques polies ont une émissivité faible — elles émettent peu de rayonnement propre et réfléchissent celui de leur environnement —, si bien que la mesure est faussée.

Quelques signatures thermiques typiques

  • Bâtiments et bitume : souvent chauds, surtout après une exposition au soleil — ils stockent puis restituent la chaleur (forte inertie thermique). En hiver, une façade chauffée laisse au contraire deviner ses déperditions.
  • Végétation : généralement plus fraîche, grâce à l'évapotranspiration des plantes qui agit comme une climatisation naturelle.
  • Eau : température très stable, du fait de sa grande inertie thermique — fraîche en journée d'été, parfois plus tiède que l'air en hiver.
Attention aux artefacts de mesure
  • Réflexion : une vitre ou une carrosserie peut apparaître très froide non parce qu'elle l'est, mais parce qu'elle reflète le rayonnement froid du ciel (faible émissivité).
  • Angle de visée : la température apparente d'une même surface change selon l'angle sous lequel on la vise.
  • Apparent ≠ réel : la caméra affiche une température de brillance, pas nécessairement la température réelle de la surface.
Comprendre la mesure : flux thermique, émissivité et température (Cliquez pour déplier)

Une caméra thermique ne mesure pas directement une température : elle capte un flux de rayonnement infrarouge, puis le convertit en température en supposant une surface idéale (corps noir, émissivité ε = 0,95). La température ainsi obtenue est la température de brillance — celle qu'affiche l'appareil.

Le calculateur ci-dessous illustre cette conversion : faites varier le flux infrarouge capté et observez la température de brillance correspondante.

La caméra applique la loi de Stefan-Boltzmann : à partir du flux capté F et de l'émissivité qu'on lui a réglée, elle calcule la température de brillance. Faites varier les deux curseurs : pour un même flux, la température affichée change selon le réglage d'émissivité — c'est pourquoi il faut l'ajuster au matériau visé (voir le tableau plus bas).

420 W/m²
0,95
Réglage adapté à : surfaces mates courantes
Flux mesuré
—
ce que capte la caméra
→
Température de brillance
—
selon l’émissivité réglée
Attention : la température de brillance n'est pas forcément la température réelle de la surface. La caméra suppose une émissivité de 0,95 ; si le matériau émet moins bien (métal, verre…), une partie du flux capté provient en réalité du rayonnement réfléchi de l'environnement, et la lecture s'écarte de la vraie température. Interpréter une image thermique, c'est garder cet écart à l'esprit.

En pratique, la plupart des surfaces naturelles et des matériaux de construction ont une émissivité élevée (0,90–0,97), proche du réglage de 0,95 : la température de brillance y est donc une bonne approximation de la température réelle. L'écart ne devient important que pour les surfaces métalliques.
SurfaceÉmissivité (ε)
Eau0,96
Végétation, feuillage0,94 – 0,98
Peau humaine0,98
Bois0,90 – 0,95
Béton, brique0,92 – 0,95
Peinture (toutes couleurs)0,90 – 0,95
Verre0,85 – 0,95
Métal peint ou oxydé0,40 – 0,80
Métal poli (aluminium, acier)0,05 – 0,20

Quelques ressources

Sur la thermographie en éducation

Sur la chaleur, le climat et le vivant